Par Jean Lepage
L’économie du beigne n’est pas une façon de redonner du pouvoir d’achat aux citoyens éprouvés par l’inflation, ni une manière de les protéger contre les récessions. C’est un puissant outil de développement économique, social et environnemental.
Inspiré par l’économie du beigne, le collectif G15+ dévoilait en janvier 2022, ses indicateurs du bien-être au Québec. Parce que les indicateurs actuels, comme le Produit intérieur brut (PIB), ou la création d’emplois ne suffisent plus pour évaluer notre transition vers une économie plus solidaire, prospère et verte, c’est-à-dire, l’économie du 21e siècle.
Fruit d’un travail colossal de co-construction, le collectif G15, composé de 20 organismes, s’est entendu sur une série de 51 indicateurs pour mesurer notre niveau de bien-être.
La course à la mondialisation, les défis démographiques, l’accroissement des inégalités, les changements climatiques, la pandémie de COVID-19, la guerre en Ukraine, l’inflation, et les risques d’une récession ont révélé les failles de notre société, en particulier de notre modèle économique axé sur la croissance, l’exploitation des ressources et la création de richesse. Parce que tout cela ne nous mène nulle part!
Tout n’est pas noir…
Cependant, tout ne va pas si mal. Nous évoluons sur plusieurs points. Les inégalités de revenus reculent pour revenir à leur niveau de 1960. L’extrême pauvreté et la faim dans le monde ont aussi reculé. L’accès à l’école et l’espérance de vie ont progressé, ainsi que les conditions de vie en général.
Il faut de moins en moins d’énergie pour créer de la richesse et la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité est passée de 19 % à 26 %. Les ventes de véhicules électriques ou hybrides branchables ont bondi de 0,5 à 10 millions dans le monde, alors que les investissements dans la transition énergétique ont plus que doublé.
Toutefois, la population mondiale augmente, tout comme la consommation et l’utilisation des technologies. Tandis que la terre dispose de moins de ressources et d’espace pour assurer une croissance durable. Cela créera inévitablement une onde de choc, dont nous ne pouvons prévoir l’ampleur. Les défis auxquels nous sommes confrontés sont tels que la croissance économique et la science ne seront d’aucun secours. Selon l’Université de Leeds, au cours des 30 dernières années, aucun pays n’a satisfait les besoins fondamentaux de ses habitants à un niveau durable d’utilisation des ressources. Cela démontre l’ampleur des défis qui nous attendent.
Albert Einstein disait: «On ne règle pas les problèmes avec ceux qui les ont créés». Il faut faire autrement et ne pas se fier sur les autres pour se mettre en action. Les solutions existent, comme l’économie du beigne, qui fait de plus en plus d’adeptes dans les villes du monde: Amsterdam, Bruxelles, Copenhague, Berlin, Cambridge, Barcelone, Melbourne, Sao Paulo, Kuala Lumpur. Mais curieusement, aucune ville nord-américaine n’a encore emboîté le pas.
L’ABC de l’économie du beigne
L’économie du beigne (doughnut economics) repose sur l’exploration par Kate Raworth du type d’économie dont nous avons besoin afin de répondre aux grands défis de notre société. Le résultat: une boussole pour nous guider dans notre développement, dans les limites de ce que la terre peut offrir. Le beigne, c’est repenser l’économie pour répondre aux besoins humains, tout en préservant l’environnement. C’est une question de choix politique et économique, mais aussi de décision que nous pouvons tous prendre aujourd’hui afin de rendre notre économie plus humaine, plus juste et plus durable.
L’économie du beigne repose sur sept principes qui nous aide à changer notre schème de pensée (tiré des résultats de la démarche de Bruxelles):
1- Adoptez l’objectif du 21e siècle
Visez à satisfaire les besoins de tou·te·s dans la limite des moyens de la planète. Cherchez à aligner votre organisation, son but, ses réseaux, sa gouvernance, sa propriété et ses finances avec cet objectif. Attendez-vous à ce que ce travail soit stimulant, innovant et transformateur.
2- Voyez l’ensemble du tableau
Reconnaissez les rôles potentiels des familles, des municipalités, du marché et de l’État — et leurs multiples synergies — dans la transformation des économies. Veillez à ce que le financement serve la tâche plutôt que ne la dirige.
3- Cultivez la nature humaine
Promouvez la diversité, la participation, la collaboration et la réciprocité. Renforcez les réseaux au sein des communautés et travaillez dans un esprit de grande confiance. Veillez au bien-être de chacun·e.
4- Pensez en termes de systèmes
Expérimentez, apprenez, adaptez, évoluez et visez l’amélioration continue. Soyez attentif·ve aux effets dynamiques, aux boucles de rétroaction et aux points de basculement.
5- Soyez distributif
Travaillez dans l’esprit de la conception ouverte et partagez la valeur créée avec tous ceux et toutes celles qui l’ont co-créée. Soyez conscient·e·s du pouvoir et cherchez à le redistribuer pour améliorer l’équité entre les parties prenantes.
6- Soyez régénératif
Cherchez à travailler avec et dans les cycles du monde vivant. Partagez, réparez, régénérez et prenez soin. Réduisez les déplacements, minimisez les vols, agissez judicieusement en matière de climat et d’énergie.
7- Visez à prospérer plutôt qu’à croître
Ne laissez pas la croissance devenir un but en soi. Sachez quand il faut laisser le travail se diffuser via d’autres plutôt que d’augmenter en taille.
L’économie du beigne, comment ça marche?
Le beigne représente deux limites : un plancher social en dessous duquel la dignité humaine n’est pas respectée et un plafond écologique au-delà duquel nous faisons peser des risques de surutilisation de nos ressources. Ces limites sont représentées par les contours du beigne. Le cercle extérieur marque la limite environnementale, le «plafond». Le cercle intérieur marque la limite sociale, le «plancher». Lorsqu’une économie est inclusive et durable, elle se retrouve dans l’espace sûr du beigne.

Le plafond environnemental compte 9 limites pour la planète, comme les changements climatiques ou la pollution chimique. Lorsque ces limites sont dépassées, les ressources sont soumises à une forte pression.
Le plancher social compte 11 besoins de base, comme l’accès à la nourriture, l’eau ou l’éducation. Ce sont les éléments qui doivent être accessibles à chaque personne pour qu’elle s’épanouisse dans la société.
L’économie du Donut, c’est penser globalement, agir localement
Les municipalités jouent un rôle prédominant dans le développement économique, social et environnemental. Leurs responsabilités en ces matières ne cessent de s’accumuler. C’est le palier de gouvernement le plus près des citoyens. C’est le palier idéal pour intégrer le « beigne » en tant qu’outil de planification stratégique qui assurera une transition vers une économie plus durable et équitable.
La première étape consiste à réaliser un diagnostic de la situation en travaillant sur quatre niveaux différents : le niveau macro (le portrait du beigne de la région) ; le niveau méso (l’analyse des stratégies et plans d’action) ; le niveau micro (projets et activités) et le niveau nano (niveau de l’objet). Ensuite, on réfléchit aux gestes à accomplir, les décisions à prendre pour être plus cohérents et justes sur chaque niveau. Mais il faut oublier l’idéal et tenter de tout régler en même temps. L’économie, le social et l’environnement ne constituent pas des silos, mais comme des ensembles que l’on doit intégrer et des actions qui font consensus.
Le beigne ne donne pas de solutions. C’est un outil de travail, de visualisation qui apporte une nouvelle perspective et qui nous fait progresser. Un consultant ne peut faire le travail à la place des diverses parties prenantes. Il faut leur implication. Ils doivent avoir une véritable volonté de changement, sinon la démarche ne sert à rien.
Ce sont les acteurs eux-mêmes qui identifient les impacts, donnent forme à l’image de la ville et décident des étapes à réaliser. Il s’agit donc d’un outil d’intelligence collective, de mobilisation et de créativité ; une invitation à travailler avec des gens avec lesquels on ne travaillerait pas forcément. Pensez aux gens impliqués dans toutes les commissions municipales, les comités, les tables de concertation, les organisations para-municipales qui travaillent peut-être sur des enjeux économiques, sociaux ou environnementaux. Mais pas nécessairement en ayant une vue d’ensemble, et en travaillant de façon concertée.
Personnellement, je crois que les développeurs économiques sont les mieux placés pour faire vivre l’économie du beigne dans leur communauté. En tant que développeurs, nous aurions avantage à ajouter à nos champs d’expertise, cette approche. Présentement, c’est la responsabilité de personne. Nous pouvons prendre les devants,
Je félicite l’initiative du collectif national G15+. Les défis sont tellement complexes et urgents qu’ils requièrent l’élimination des silos. Cela n’a de sens que si la démarche s’inscrit dans une logique collective initiée localement. Cela ne pourra se faire sans un engagement politique ferme et un réel leadership municipal.
L’ensemble étant plus important que la somme de ses parties, le succès du beigne repose, tels des vases communicants, sur l’étroite collaboration entre les acteurs. Je vous rappelle le but ultime, que tous puisse vivre dans un environnement sain, prospère, équitable et durable.
Pour aller plus loin dans ce sujet, je vous invite à consulter le laboratoire chargé de faire évoluer le modèle du donut, de déterminer les conditions d’application, d’affiner les méthodologies et de travailler de concert avec les autorités locales. Vous me retrouverez sur cette plateforme.
J’ai aussi testé pour vous le questionnaire en ligne gratuit et open source : «B Impact Assessment» ou «BIA» qui s’adresse aux entreprises de toutes tailles et tous secteurs et qui est basé sur les valeurs du beigne. Faites-le test! Et partagez le lien à vos clients. En tant que développeur économique, les moyens nous appartiennent. C’est ce que l’on fait avec qui compte.
