Collaboration : Clé de la Réussite Entrepreneuriale

Par Jean Lepage

Pendant des années, les développeurs économiques ont mesuré le succès de leurs actions avec quelques indicateurs simples : le nombre d’emplois créés, le nombre d’entreprises accompagnées, les investissements annoncés ou les mètres carrés industriels occupés. Pourtant, lorsqu’on parle d’innovation et d’entrepreneuriat, ces mesures arrivent beaucoup trop tard dans le processus d’évaluation de la performance des acteurs économiques.

L’étude OECD (2025) – Data and Methods for Entrepreneurial Ecosystem Diagnostics propose un cadre de diagnostic fondé sur dix dimensions et une quarantaine d’indicateurs pour évaluer la qualité d’un écosystème entrepreneurial. Elle est particulièrement pertinente puisqu’elle permet d’identifier les véritables leviers de performance plutôt que de se limiter à mesurer les résultats, comme le nombre d’emplois créés. En effet, un territoire entrepreneurial performant se construit d’abord comme un réseau vivant de collaborations, de connaissances et d’organisations interconnectées; les emplois ne sont que la conséquence visible de cette dynamique. Pour les régions du Québec, où les ressources sont souvent dispersées et les défis démographiques importants, cette réflexion est déterminante : avant de chercher à créer davantage d’emplois, il faut d’abord renforcer les conditions qui permettent aux entrepreneurs d’innover, de croître et de réussir.

Le problème : mesurer uniquement les emplois

Au Québec, comme aux États-Unis, les jeunes entreprises sont un moteur essentiel de la création d’emplois. Bien qu’elles ne représentent qu’une faible proportion des entreprises en activité, elles génèrent environ le quart des nouveaux emplois et renouvellent continuellement le tissu économique

Mais malgré cela, les experts soutiennent qu’il est dangereux d’utiliser uniquement les emplois comme mesure du succès entrepreneurial.

Pourquoi? Parce qu’un écosystème entrepreneurial est un système complexe composé :

  • d’organismes de soutien;
  • d’investisseurs;
  • d’universités;
  • d’incubateurs;
  • de mentors;
  • de réseaux informels;
  • de capital social;
  • de talents;
  • d’histoires de réussite;
  • et surtout de connexions entre les acteurs.

Les emplois sont le résultat final. Pas le point de départ. Ce qui soulève des questions beaucoup plus stratégiques :

  • Combien d’entreprises démarrent, survivent et croissent?
  • Le financement est-il accessible?
  • Les startups trouvent-elles les talents nécessaires?
  • Les grandes entreprises participent-elles à l’écosystème?
  • Les entrepreneurs sont-ils connectés entre eux?
  • Les innovations se rendent-elles jusqu’à la commercialisation?
  • Existe-t-il des sorties réussies (acquisitions, IPO, croissance)?  

Autrement dit : un territoire entrepreneurial se mesure par sa capacité collective à faire circuler les idées, les ressources et le capital.

Les quatre étapes d’un écosystème entrepreneurial

L’un des apports les plus utiles de l’étudee sa vision évolutive de l’écosystème entrepreneurial. Un réseau entrepreneurial mature ne se crée pas d’un seul coup.

L’un des apports les plus utiles de l’étude est sa vision évolutive de l’écosystème entrepreneurial. Un réseau entrepreneurial mature ne se crée pas d’un seul coup. Il passe généralement par quatre étapes : l’émergence, où les premiers acteurs se mobilisent; la structuration, où les collaborations se mettent en place; l’intégration, où le réseau fonctionne comme un véritable système; puis le renouvellement, où les entrepreneurs à succès réinvestissent leur expérience, leurs réseaux et leurs capitaux pour alimenter la prochaine génération d’entreprises. C’est cette capacité à se régénérer qui distingue les écosystèmes les plus performants. passe par quatre grandes phases.

La première étape consiste à cartographier les ressources déjà présentes dans la région :

  • incubateurs;
  • espaces de coworking;
  • fonds d’investissement;
  • programmes gouvernementaux;
  • universités;
  • accélérateurs;
  • chambres de commerce;
  • réseaux de mentors;
  • organismes communautaires;
  • experts sectoriels.  

Beaucoup de régions du Québec possèdent déjà ces ressources, mais elles sont souvent fragmentées et invisibles.

Le problème n’est pas toujours l’absence de services.
Le problème est souvent l’absence de connectivité.

Un bon écosystème n’est pas seulement riche en ressources.
Il est facile à naviguer.

Les entrepreneurs ne sont pas tous pareils

L’une des sections les plus pertinentes du document critique une erreur fréquente des politiques publiques : traiter tous les entrepreneurs comme un groupe homogène.  

Les auteurs divisent plutôt les entreprises en quatre catégories :

  • Les entreprises innovantes
  • Les entreprises en croissance rapide
  • Les PME traditionnelles locales
  • Les microentreprises

Cette distinction est extrêmement importante pour les régions québécoises. Les besoins :

  • d’une startup IA;
  • d’une entreprise manufacturière;
  • d’un commerce local;
  • d’un travailleur autonome;
  • ou d’une entreprise touristique

sont complètement différents.

Un seul programme uniforme ne peut pas répondre à tous les besoins.

La vraie puissance : la collaboration

Les recherches sur le développement économique régional arrivent à une conclusion étonnamment constante : ce ne sont pas les régions qui possèdent le plus de programmes qui réussissent le mieux, mais celles qui coordonnent le mieux leurs ressources.

L’économiste américain Michael Porter a démontré que la compétitivité d’un territoire repose largement sur la qualité de son écosystème : entreprises, universités, institutions financières, organismes de soutien et gouvernements obtiennent de meilleurs résultats lorsqu’ils travaillent en réseau plutôt qu’en silos.

Les chercheurs Ricardo Hausmann et César Hidalgo arrivent à une conclusion semblable. Dans leurs travaux sur la complexité économique, ils montrent que les régions les plus prospères ne sont pas celles qui disposent d’un plus grand nombre d’organisations, mais celles où les connaissances, les compétences et les ressources circulent efficacement entre les acteurs.

L’expérience de AISourceLink, dans la région de Kansas City, illustre parfaitement cette réalité.

En analysant les demandes des entrepreneurs, le réseau a découvert un obstacle inattendu : les ressources existaient déjà, mais les entrepreneurs avaient énormément de difficulté à s’y retrouver. Ils devaient naviguer entre des dizaines d’organismes, chacun offrant une partie de la solution.

La réponse n’a pas consisté à créer un nouvel organisme.

Elle a consisté à connecter les organismes existants afin que l’entrepreneur puisse suivre un parcours cohérent :

  • formation;
  • mentorat;
  • développement du crédit;
  • microfinancement;
  • accompagnement technique;
  • financement bancaire.

Les résultats ont été rapides :

  • plus de 6 millions de dollars de ventes additionnelles;
  • 68 nouveaux emplois créés en seulement 18 mois.

Le même principe se retrouve dans plusieurs des écosystèmes entrepreneuriaux les plus performants au monde, qu’il s’agisse de Boulder (Colorado), d’Israël, de l’Estonie ou de certaines régions nordiques. Leur avantage concurrentiel ne vient pas d’un plus grand nombre de programmes, mais d’une meilleure orchestration des ressources existantes.

La leçon pour le Québec est claire.

Notre défi n’est probablement pas le manque d’organismes de soutien. Nous disposons déjà d’un réseau impressionnant de SADC, CAE, Repreneuriat Québec, incubateurs, accélérateurs, chambres de commerce, institutions financières, ministères, sociétés de développement et centres de recherche.

Le véritable enjeu est la fluidité entre ces organisations.

Chaque fois qu’un entrepreneur doit recommencer son histoire, remplir un nouveau formulaire ou être redirigé vers un autre organisme sans coordination, l’écosystème perd de l’efficacité. Cette fragmentation représente un coût économique bien réel : des projets retardés, des occasions d’affaires perdues et, ultimement, moins d’entreprises en croissance.

Les régions qui réussiront au cours des prochaines années ne seront pas celles qui multiplieront les programmes, mais celles qui offriront aux entrepreneurs un parcours simple, fluide et coordonné, où les organisations collaborent autant qu’elles accompagnent. études démontrent que les régions les plus performantes sont celles qui développent des collaborations profondes entre les organisations.  

Ce que le Québec devrait mesurer

Les études proposent une idée très moderne : un tableau de bord entrepreneurial.  

Les indicateurs suggérés sont beaucoup plus sophistiqués que les indicateurs économiques classiques.

Indicateurs recommandés

Densité entrepreneuriale

  • nombre de startups;
  • nombre d’entreprises en croissance;
  • vitalité entrepreneuriale régionale.

Connectivité du réseau

  • collaborations entre partenaires;
  • références croisées;
  • participation aux événements;
  • usage des plateformes communes.

Capital disponible

  • financement disponible;
  • investissements;
  • accès au crédit;
  • capital d’amorçage.

Talent

  • main-d’œuvre STIM (sciences, technologies, ingénierie, mathématique);
  • expertise spécialisée;
  • disponibilité des compétences.

Croissance

  • ventes;
  • exportations;
  • acquisitions;
  • entreprises à forte croissance.  

Une leçon fondamentale pour les régions du Québec

Le principal enseignement de cet article est probablement celui-ci :

Un écosystème entrepreneurial n’est pas un programme.
C’est une infrastructure sociale.

Les régions qui réussissent ne sont pas forcément celles qui ont le plus d’argent.
Ce sont celles qui :

  • connectent mieux leurs acteurs;
  • partagent mieux l’information;
  • coordonnent leurs ressources;
  • écoutent leurs entrepreneurs;
  • et apprennent collectivement.

Dans plusieurs régions du Québec, les ingrédients existent déjà :

  • cégeps;
  • universités;
  • SADC;
  • incubateurs;
  • fonds locaux;
  • chambres de commerce;
  • municipalités;
  • créneaux d’excellence;
  • centres de recherche.

Le défi n’est plus seulement d’ajouter des ressources. Le défi est maintenant de transformer ces ressources en système cohérent.

Et cela exige autre chose que des indicateurs d’emplois trimestriels. Cela exige une vision écosystémique du développement économique.

Pour aller plus loin dans vos réflexions

1. Pour mesurer un écosystème entrepreneurial (mon premier choix)

OECD (2025) – Data and Methods for Entrepreneurial Ecosystem Diagnostics

C’est probablement la référence la plus solide aujourd’hui pour les décideurs publics.

2. Pour comprendre comment fonctionne réellement un écosystème

Stam et al. (2025) – Opening Entrepreneurial Ecosystem Black Boxes

À mon avis, c’est LE papier à lire en 2026.

3. Pour construire un meilleur tableau de bord

Hess, Wahl & Johnson (2025) – Measuring Entrepreneurial Ecosystems Across Levels

Très intéressant parce qu’il critique directement les anciennes approches de mesure.

4. Pour savoir quels facteurs comptent vraiment

Queissner, Stolz & Weiss (2024) – A Meta-analysis of Entrepreneurial Ecosystem Elements and Entrepreneurial Activity

Cette méta-analyse synthétise des dizaines d’études.

5. Pour une vision d’ensemble

Theodoraki (2024) – Building Entrepreneurial Ecosystems Sustainably

Une excellente synthèse moderne.

C’est un excellent ouvrage de référence. 

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