On en vend des tonnes. On devrait vendre notre savoir

Par Jean Lepage

Le Québec n’a pas besoin de choisir entre ses ressources et son savoir-faire. Il a besoin de voir ce que ses ressources lui ont déjà appris à faire. Et créer des produits complexes avec.

Depuis plus de 5 ans, j’écris régulièrement sur ce retard du Canada dans la fabrication de produits à valeur ajoutée et des effets sur la perte de richesse (voir ici et ici). Enfin, je ne suis plus seul à parler de complexité économique. Un enjeu oublié qui nuit à la prospérité du Québec et du Canada. Une étude récente d’Exportation et développement Canada (EDC) documente cet enjeu. 

Le Canada n’a pas de problème d’exportation. Il y en a un autre, beaucoup plus discret : combien de savoir-faire laisse-t-il derrière lui chaque fois qu’il vend une ressource à peu transformée? Exportation et développement Canada (EDC) vient de chiffrer la facture à 98 milliards $ de PIB d’ici 2035. À l’heure de la guerre économique et de notre grande dépendance économique face aux États-Unis, c’est comme si nous laissions ce potentiel de création de richesse aux mains des Américains. 

Le Canada a ce dont plusieurs pays rêvent : du pétrole, du gaz, de la forêt, des minéraux critiques, de l’hydroélectricité, des terres agricoles. Ottawa veut accélérer l’exploitation des ressources naturelles et raccourcir les évaluations environnementales. Le problème, ce n’est pas la richesse en ressources. C’est ce qu’on laisse derrière en les vendant brutes ou peu transformées.

On exporte énormément. On apprend peu.

Le Canada n’a pas de problème d’exportation : 721,1 milliards $ de marchandises en 2024, dont 195,3 milliards en énergie et 91,7 milliards en métaux et minéraux — près de 40 % du total.

Mais exporter beaucoup et devenir une économie plus sophistiquée, ce sont deux choses différentes. Une tonne de minerai rapporte de l’argent. Une entreprise qui invente l’équipement pour l’extraire, le logiciel qui optimise la mine, le procédé qui réduit sa facture énergétique — ça, ça rapporte une capacité. Et une capacité, contrairement à une tonne de minerai, se revend ailleurs : à une autre mine, dans un autre pays, parfois dans une tout autre industrie. Ça crée de la richesse. Beaucoup de richesse, comme le démontrent Ricardo Hausmann et César Hidalgo avec leurs travaux sur la complexité économique : la richesse d’un territoire ne tient pas à ce qu’il possède, mais à la diversité des savoir-faire nécessaires pour produire ce qu’il exporte. Extraire du minerai est une compétence. Concevoir l’équipement, automatiser l’opération, traiter les résidus, certifier le procédé et le vendre à l’étranger est cinq autres.

Le Growth Lab de Harvard a cartographié cette idée sous le nom de l’espace produit (product space) : certains produits sont à un pas de ce qu’une économie sait déjà faire; d’autres exigent de tout réapprendre. Se diversifier, ce n’est donc pas sauter dans le vide — c’est glisser vers le plus complexe à partir de ce qu’on maîtrise déjà. 

Selon EDC, le Canada est passé du 17ᵉ rang mondial en complexité économique en 1995 au 35ᵉ en 2024. On a continué à produire et à vendre. On n’a pas appris au même rythme.

L’outil analytique de l’Observatoire de la complexité économique développé par le Growth Lab, pour comprendre les dynamiques du développement économique, tant au niveau national qu’au niveau local. C’est cet enjeu que nous avons adressé avec notre projet Linkki.

Le pois jaune vaut cent fois son prix

Selon le Growth Lab, plus un pays est en mesure de fabriquer une grande variété de produits complexes, plus il génère de la richesse. C’est un des seuls indicateurs qui est lié au PIB. Pour mieux comprendre l’enjeu, EDC donne un exemple de produit complexe. Vendu brut, le pois jaune vaut environ 30 $ la tonne. Transformé en farine, 300 $. Poussé jusqu’au produit fini — pâtes, collations — jusqu’à 3 000 $. À chaque étape, on n’ajoute pas seulement de la transformation, on ajoute du savoir-faire, et ce savoir peut s’exporter.

Prix approximatif à la tonne, selon le degré de transformation du pois jaune (EDC).

Le pois n’a pas changé. Ce que les entreprises qui le transforment, oui. C’est pour ça que l’idée de « construire une chaîne de valeur » me semble un peu paresseuse : on peut transformer une matière première sans rien apprendre de nouveau. À l’inverse, une PME qui code un logiciel pointu pour optimiser une mine peut avoir une production minuscule, mais un savoir-faire quasi impossible à copier, que bien des pays voudront avoir. La vraie question n’est pas d’extraire plus. C’est de savoir-faire plus.

Le Québec n’est pas qu’une économie de ressources

On fabrique des avions, des moteurs, du matériel électrique, des logiciels, de l’alimentaire. On a des compétences réelles en IA, en énergie, en matériaux, en sciences de la vie. Et on a aussi l’hydroélectricité, l’aluminium, la forêt, le fer, l’agriculture — une double base, industries complexes et ressources abondantes, que peu de territoires possèdent à la fois.

En 2024, le Québec a exporté pour environ 124 milliards $ de marchandises : 11,3 milliards en aéronefs, 9,6 milliards en aluminium brut et alliages, 5,4 milliards en minerai de fer, 4,4 milliards en moteurs d’avion. Deux façons de voir notre économie. La rassurante : on a déjà des secteurs d’une grande complexité, l’aérospatiale en tête. L’inquiétante : une bonne part de nos exportations reste des ressources vendues à peine transformées — lingots d’aluminium, boulettes de minerai, bois d’œuvre. Mais ce n’est pas des ressources contre du savoir. C’est comment l’une nourrit l’autre. Et cela n’intéresse pas réellement nos gouvernements jusqu’à présent.

L’aérospatiale : la preuve que ça marche

En 2024, les fabricants québécois de produits et pièces aérospatiaux ont généré 22,8 milliards $ de revenus — environ 60 % du total canadien. Pas parce qu’une entreprise fait bien une chose, mais parce qu’une densité rare de compétences s’est accumulée au même endroit : ingénierie, mécanique de précision, métallurgie, électronique, simulation, certification, logistique, réseaux internationaux. En fait, plus de 215 entreprises.

Une PME qui apprend à usiner une pièce aéronautique n’apprend pas qu’à usiner cette pièce. Elle accumule des capacités transférables ailleurs. C’est ça, un îlot de compétence : pas un secteur, une combinaison assez dense de savoir-faire pour engendrer de nouvelles combinaisons.

L’aluminium : pas encore un îlot, mais un candidat sérieux

L’aluminium québécois profite d’un avantage énergétique réel et d’une industrie bien installée — mais aujourd’hui, on vend surtout du métal, pas du savoir-faire. Le journal La Presse, relatait dans un article, le parcours d’un lingot d’aluminium produit ici, et être transformé aux États-Unis, pour revenir sur les tablettes des supermarchés ici.

Les lingots dominent encore nos exportations d’aluminium, et l’écosystème de fournisseurs spécialisés autour des alumineries reste jeune : quelques entreprises fortes en automatisation, en efficacité énergétique, en gestion de procédés à haute température, mais rien qui ressemble encore à la densité qu’on voit en aérospatiale.

L’aluminium compte un petit -1.58 sur l’échelle de la complexité économique. Cela ne signifie pas que l’aluminium québécois est « mauvais » ou peu performant. Il indique plutôt que le panier de produits associé au Québec est, relativement à celui des autres pays, moins complexe sur le plan des capacités productives mobilisées. Un produit est considéré comme complexe lorsqu’il est exporté par relativement peu de pays et que ces pays ont eux-mêmes des économies diversifiées et complexes.

À l’inverse, l’aluminium primaire peut être produit et exporté par des pays disposant de ressources naturelles, d’énergie abondante et de certaines capacités industrielles, sans nécessiter l’ensemble très diversifié de connaissances et de capacités qui caractérise, par exemple, la fabrication de certains équipements électroniques ou de machines spécialisées.

Ce qui rend l’aluminium intéressant, ce n’est pas ce qu’il est. C’est ce qu’il pourrait devenir. Une aluminerie génère des problèmes très spécifiques — déplacer des masses énormes de matière, contrôler des procédés à très haute température, réduire une consommation énergétique colossale, opérer dans des conditions exigeantes. Une PME qui résout un de ces problèmes à Saguenay résout potentiellement le même problème pour une aluminerie en Norvège ou au Moyen-Orient. Mais ça suppose qu’on cesse de mesurer le succès de la filière au tonnage exporté, et qu’on commence à compter les technologies qui en sortent et qui s’exportent.

Même logique dans les mines

5,4 milliards $ de minerai et concentrés de fer exportés en 2024. La bonne question n’est pas « pourquoi on exporte encore autant de minerai brut? », mais « quelles entreprises mondiales peuvent naître des problèmes que nos mines nordiques nous forcent à résoudre? »

Distances immenses, climat extrême, main-d’œuvre éloignée, coûts énergétiques lourds. Il faut automatiser, surveiller à distance, sécuriser, traiter les résidus, récupérer plus de métal. Chaque contrainte est un problème d’ingénierie. Chaque problème résolu est potentiellement exportable.

De la contrainte minière à l’entreprise mondiale.

L’industrie des mines, c’est 3 847 fournisseurs. C’est cette chaîne-là qui devrait nous intéresser, pas le tonnage. 

Les îlots qu’on ne regarde pas assez

On pense trop souvent par secteur : mines, forêt, aéro, TI, énergie, agroalimentaire. Mais les occasions les plus intéressantes se cachent souvent entre deux secteurs, dans des PME que personne ne cartographie. En voici quelques-unes qui me semblent sous-estimées.

Jeu vidéo & simulation temps réelMontréal maîtrise le rendu 3D et la simulation physique pour le divertissement — CAE utilise déjà des compétences voisines pour former des pilotes. Rien n’empêche que ça migre vers les jumeaux numériques industriels ou la simulation minière.Mégaprojets hydroélectriquesBâtir la Baie-James ou La Romaine, c’est quarante ans de gestion d’ingénierie civile et de logistique en milieu nordique isolé — un savoir-faire de gestion de projet directement exportable, d’équipements résilients, rarement reconnu comme tel.
Minéraux critiques pour batteriesLithium, graphite, terres rares : le Québec commence à peine à transformer plutôt qu’expédier brut. Un îlot en formation, mais la fenêtre est ouverte pendant que la demande mondiale explose, et ce malgré nos déboires.Procédés laitiers & protéinesUn siècle de fermentation, de texturation et d’emballage alimentaire industriel — une expertise directement transposable aux protéines végétales, rarement vue comme un actif stratégique.

Ce sont des combinaisons de savoir-faire, pas des secteurs. C’est cela le futur de l’économie du Québec. C’est là que l’on peut davantage innover, à accroitre notre productivité, à exporter.

Diversifier les marchés ne suffit pas

Le Québec envoie 73,5 % de ses exportations de marchandises aux États-Unis. Diversifier, oui — mais il y a deux façons de le faire. Vendre les mêmes produits à plus de pays. Ou développer de nouveaux produits que plus de pays voudront acheter.

La première diversifie nos clients. La seconde diversifie notre économie. Vendre plus d’aluminium brut en Europe plutôt qu’aux États-Unis, c’est la première. Vendre dans cinq pays une technologie québécoise qui réduit de 15 % la consommation énergétique d’une aluminerie, c’est la seconde — et c’est ça qu’on devrait viser.

Ce que ça change concrètement

Une PME qui fabrique des pièces pour une aluminerie se voit comme un fabricant de pièces. Elle a peut-être en réalité une expertise rare en automatisation industrielle qu’elle n’a jamais pensé à vendre ailleurs. Une entreprise qui code pour l’industrie forestière depuis quinze ans pense faire du logiciel; elle possède peut-être une connaissance unique de la gestion des territoires nordiques.

Accompagner ces entreprises, ce n’est plus seulement les aider à faire un plan d’affaires ou trouver du financement. C’est parfois leur montrer ce qu’elles savent faire sans le savoir — les aider à nommer leur îlot de compétence.

De la ressource à la capacité

EDC ne dit pas d’abandonner les ressources naturelles. Il dit que les entreprises canadiennes peuvent capter plus de valeur dans les chaînes mondiales par l’ingénierie, les logiciels, la logistique, les services spécialisés. Le Québec peut appliquer ça à sa réalité, sans opposer économie des ressources et économie du savoir — parce qu’une ressource devient du savoir dès qu’on la traite comme un laboratoire plutôt qu’un produit.

La vraie question n’est pas de savoir si le Québec doit exporter moins de ressources. C’est de savoir si chaque génération d’entreprises nous laisse plus de capacités qu’elle n’en a trouvé en arrivant. L’aérospatiale l’a prouvé. L’aluminium pourrait le devenir. Les mines, le jeu vidéo, l’hydroélectricité, les batteries, le lait — on a probablement déjà plus d’îlots qu’on ne le pense.

Il nous reste à les voir, à les connecter, et à arrêter de mesurer notre réussite au tonnage.

Chiffres cités : Exportation et développement Canada (EDC); Statistique Canada, commerce international de marchandises 2024; Aéro Montréal / Aéro Québec, revenus de l’industrie aérospatiale québécoise 2024. Cadre conceptuel : Ricardo Hausmann & César Hidalgo, The Atlas of Economic Complexity; Growth Lab, Université Harvard.

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